Le Jarwal


pour adolescents / jeunes adultes / adultes

mots clés : roman / historique : 14e siècle / Provence / Arles / fantastique soft / empathie / bourreau (côté famille)



 

 

Basile n’a pas choisi la vie d’exclu qu’il vit à cause du métier de son père, bourreau dans le comté de Provence en cette année 1268. Il n’a pas voulu non plus devenir son apprenti. Quand il découvre qu’il possède le don de ressentir les émotions des personnes qui l’entourent, de se les approprier et de les retourner contre ceux qui le méprisent, tout bascule.

 

Accusé de sorcellerie, poursuivi par un inquisiteur, agressé par des sentiments qui ne lui appartiennent pas, il doit fuir pour retrouver sa famille. Ce départ précipité va lui permettre de découvrir, lui qui a toujours vécu reclus, la vie quotidienne de la société de son époque dans les villages qu’il va traverser.

 

Mais, tant qu’il n’aura pas réussi à maîtriser cette puissante empathie, il sera menacé.

 

Accompagné dans sa fuite par un gamin débrouillard qui le pousse à agir, quelles qu’en soient les conséquences ; il va aller de problèmes en problèmes.

 

À moins qu’il ne se décide à exploiter cette faculté pour dominer les autres en manipulant leurs émotions…

 


Le Jarwal

livre broché

273 pages

19,00 €

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CHRONIQUES et avis :

 

* de Frédéric Gobillot, dont vous pourrez trouver l'actualité sur le blog : http://fredericgobillot.over-blog.fr 

 

Je suis passé plusieurs fois à côté du Jarwal en salon, hésitant, pas persuadé que celui-ci me conviendrait. Et puis, la sympathie de l’auteure, Patricia Le Sausse aidant, je me suis jeté à l’eau sans plus de conviction malgré tout. Et bien, j’ai bien fait car j’ai fortement apprécié ce roman.

L’écriture est belle et agréable, comprendre fluide et riche.

Quant à l’histoire, elle est intéressante à plus d’un titre. D’une part, la position de Basile, fils d’exécuteur est passionnante. Nous découvrons cette profession, ses avantages mais également ses obligations, ses difficultés et les règles strictes des exécutions. Gauvin n’est pas un homme froid ou bestial, juste un homme qui a « choisi » ce travail pour subvenir aux besoins de sa famille et de quelques obligations que vous découvrirez dans le récit.

Tout comme nous comprenons très vite que Patricia Le Sausse a fait des recherches sur la profession d’exécuteur, il est évident qu’elle a travaillé tout autant sur l’époque et le lieu. Même si le Jarwal ne peut pas être considéré comme un roman historique, il en a de nombreux atours.

Autre point passionnant, la matérialisation des sentiments. Les émotions se visualisent, se meuvent et agissent. Un raisonnement que l’auteure poussera jusqu’au bout. Une représentation unique à ma connaissance de celle-ci et des dons d’empathe de Basile. Très réussi.

Le récit avance à une rythme agréable, se chargeant de réponses mais tout autant de nouvelles questions. J’ai apprécié le cheminement de Basile, adolescent entre détermination et fragilité.

J’ai deux petits bémols sur le Jarwal. L’un concerne un personnage qui apparait tardivement dont je ne peux pas dire grand-chose qui n’a intérêt que technique (expliquer pourquoi untel n’a pas traqué plus tôt Basile) et qui n’a donc qu’un développement succin. L’autre est sur la fin parce qu’elle est un peu bousculé (ce qui ne veut pas dire bâclée) et parce que… (là je ne peux rien dire).

Deux petits bémols qui n’ont toutefois pas gâché mon plaisir. Le Jarwal est un livre tout public (de 14 à 140 ans) que je vous recommande chaudement.

Pour d'autres chroniques, rendez-vous sur le blog de Patricia Le Sausse :



1er chapitre :

 

 

Étendu dans les buissons situés en bordure du marais, Basile tentait de réguler sa respiration. Ne pas céder… se détendre… ne donner aucune prise au sentiment qui rôdait autour de lui… ne lui fournir aucune ouverture. Les yeux clos, il le sentait planer, s’éloigner, revenir.

 

 

Cette colère présente dans les airs ne lui appartenait pas. 

 

Depuis le début de l’hiver, Basile ressentait dans son corps les émotions des autres. Il avait toujours été un enfant sensible, mais pas au point de partager physiquement les sentiments d'autrui. Inquiet, il n’avait pas osé en parler à ses parents. Trop d’histoires de sorcellerie occupaient les conversations et il redoutait de voir les deux seules personnes qui l’aimaient porter un regard différent sur lui.

 

« Ignore-la et elle finira par passer son chemin, comme chaque fois », pensait-il, mais aujourd’hui, elle se révélait forte et puissante.

 

À chaque frôlement, le corps de Basile se contractait dans l’attente. Son cœur s’accélérait. Les sourcils froncés, les poings serrés, les narines dilatées, il résistait et refusait l’accès de son être à cette émotion qui n’était pas la sienne.

 

Elle émanait de son père en grande discussion avec sa femme à une dizaine de coudées[1] de l’endroit où se terrait Basile. À l’aube, ce dernier avait fui la maison familiale avant que quiconque ne soit réveillé pour se réfugier au milieu des joncs et des roseaux. Cela faisait trois jours que, malgré ses promesses du soir, il disparaissait au petit matin.

 

Basile aurait dix-sept ans dans quelques semaines quand le blé serait prêt à être moissonné. Voilà deux lunaisons,[2] son apprentissage pour succéder un jour à son père en tant qu’exécuteur avait débuté à la maison par de longues séances de lecture et de leçons à retenir. Cela occupait à peine la moitié de ses journées, ce qui convenait parfaitement à Basile peu enthousiaste à l’idée de l’avenir qui l’attendait.

 

Tout avait changé quatre jours auparavant quand son père avait refermé le dernier ouvrage en sa possession et décrété qu’il était temps de passer à la phase pratique. Rien que d’y repenser, un frémissement d’horreur le parcourut. Il n’arrivait pas à s’imaginer présent, jour après jour, dans la cabane située au pied du chemin permettant l'accès au castrum[3] de Saint-Martin de Castillon[4] et qui servait de lieu de travail à son père. Il savait où se trouvait son devoir, mais c’était plus fort que lui, il ne supportait pas l’idée de s’approcher de la forteresse et des gens qui y habitaient.

 

Cette simple pensée affola son cœur. Des palpitations emplirent sa cage thoracique et une pellicule de transpiration recouvrit sa peau. Il lutta pour ne pas céder à l’impression d’étouffement qui serrait sa poitrine et se ressaisit. Cette angoisse lui appartenait bien. Il commençait à la connaître, sans pour autant réussir à la contrôler. Le seul avantage à ressentir cette émotion était qu’elle rejetait la colère de son père en arrière-plan.

 

Jusqu’à ce jour, il avait passé ses journées à aider sa mère ou à vadrouiller dans le marais. Cela ne l’empêchait pas de savoir que les villageois considéraient sa famille avec mépris et dégoût à cause du métier de son père et de son grand-père avant lui. Très jeune, il avait remarqué que personne ne les approchait. Tous les craignaient. Il avait demandé des explications, voulu comprendre pourquoi on les disait impurs et souillés. Aucune des réponses reçues ne lui avait paru assez convaincante pour accepter ce rejet.

 

Basile n’admettait pas d’être jugé par des gens qui ne lui avaient jamais parlé. Qui étaient-ils ces manants ? Ils ne savaient ni lire ni écrire, contrairement à lui. Il se réfugiait de plus en plus souvent derrière ce comportement hautain pour se protéger de la souffrance causée par cette mise à l’écart, mais ce bouclier avait volé en éclat à la perspective de les affronter de face. Matin après matin, il cédait à ses peurs et se cachait dans les hautes herbes en bordure du marais.

 

Son estomac se contracta. Un frisson glacé se propagea le long de son dos et lui barra les reins d’un élancement douloureux. Son avenir était tracé. Contre ça, il ne pouvait rien faire. Il le savait, mais refusait pour autant de devoir courber l’échine sa vie entière pour une faute qu’il n’avait pas commise.

 

La voix de son père interrompit ses pensées.

 

— Basile ! criait-il dans le vent. Cette comédie a assez duré. Viens ici, tout de suite !

 

Toujours allongé, les yeux dans le ciel bleu azur de cette fin de printemps, Basile retint sa respiration. Il savait ce qui allait se passer et cela ne loupa pas. La colère de son père revint en force et le cerna. Pourquoi les sentiments venaient-ils à lui ainsi ? Il l’ignorait, mais le phénomène s’amplifiait.

 

Le mécontentement paternel tenta un nouvel assaut. Le sang afflua au visage de Basile. L’envie de hurler lui serra la gorge. Ses mâchoires, mises à mal, se bloquèrent dans un grincement de dents. Il se retint à temps de céder, d’ouvrir la bouche pour offrir un exutoire à sa propre détresse malmenée par l’émotion qui s’immisçait en lui. Ce serait si facile de laisser cette dernière s’exprimer à travers son être, mais il refusait de baisser sa garde. Rien ni personne ne lui imposerait sa loi.

 

Un autre sentiment vint à son secours. L’amour de sa mère l’entoura soudain, le réchauffa malgré l’humidité qui commençait à transpercer ses vêtements. Doucement, son corps se détendit. Avant même qu’il ne s’en rende compte, un sourire s’épanouit sur son visage. Le sang reprit son flux normal et un long soupir de bien-être s’échappa de ses lèvres. Basile s’ouvrit à cette émotion, s’en imprégna. Pas question d’en perdre une seule miette. Il s’appliqua à capturer la plus petite parcelle de tendresse qui flottait dans les airs.

 

Au pied des rochers de la Pène qui cachaient leur maison à la plaine située sur l’autre versant, sa mère tentait de calmer son mari. Basile pouvait entendre les excuses qu’elle lui trouvait, portées par le mistral.

 

L’amour vint à bout de la colère. L’atmosphère s’apaisa. Les bruits familiers lui parvinrent à nouveau. Le grésillement des grillons, le chant des alouettes, le coassement des grenouilles, le bêlement de moutons résonnèrent à ses oreilles, tels des hymnes à la liberté.

 

Son père se décida à partir, non sans le menacer à voix haute d’une sévère mise au point le soir même. Avec un soupir, Basile attendit que le claquement des bottes s'amenuise pour sortir de sa cachette, traverser le sentier menant à sa maison et grimper sur les rochers pour vérifier qu’il s’éloignait bien. Arrivé à leur sommet, son regard plongea vers la plaine.

 

En cet an mille deux cent soixante-huit, la vie dans le comté de Provence se déroulait simplement, réglée sur les saisons. L’hérésie cathare s’était achevée une quinzaine d’années auparavant et la campagne était redevenue sûre. Plus de passage de troupes, d’armées à nourrir ou de fuyards à éviter. Le soleil permettait des récoltes de céréales et de fruits qui compensaient les manques d’une terre aride et sèche. Le marais fournissait les habitants en poissons. La chasse était interdite, car réservée au seigneur des Baux qui veillait sur la contrée du haut de sa citadelle perchée dans les Alpilles plus au nord. Le saint roi, Louis IX, régnait sur la France voisine depuis le lointain nord. Située hors des frontières du domaine royal des Capétiens, la Provence profitait pour le moment d’une relative tranquillité.

 

Basile aperçut au loin les paysans courbés sur leur parcelle de terre en train de faucher le foin d’hiver. Ils s’interpellaient, se moquaient, se réjouissaient d’un rien en répétant le même geste sans hésitation. Des enfants couraient à leur rencontre pour leur apporter de l’eau, un chapeau oublié ou un message. Leurs rires montèrent jusqu’à lui et le frappèrent durement.

 

Il se revit, âgé de six ans, échapper à sa mère et se précipiter pour rejoindre une bande de gamins aperçue sur la route reliant la forteresse au marais afin de jouer avec eux. Le souvenir de l’impact du caillou sur son épaule le fit grimacer comme à l’époque. La douleur restait la même malgré le passage du temps. Les hurlements des parents qui enjoignaient à leurs enfants de ne pas le toucher, de se sauver s’étaient gravés dans son cœur. Le sifflement des jets de boue qui volaient autour de lui tandis que sa mère le ramenait à la maison en le protégeant de son corps contractait encore son estomac d’incompréhension.

 

La plaie ne s’était jamais refermée.

 

À une demi-lieue à l’ouest, noyé dans les volutes d’une brume de chaleur, le castrum élevait fièrement ses tours et ses remparts pour mettre au défi quiconque passait par là de l’investir. Il offrait la sécurité de son enceinte à tous les paysans du fief. À tous, sauf à sa famille. Eux n’avaient pas droit de cité, ne put-il s’empêcher de ressasser.

 

Des hauteurs où il se tenait, il pouvait apercevoir l’ancienne voie romaine qui permettait de s’y rendre. Elle traçait son sillon pavé dans les champs en provenance du nord, passait par un affaissement coupant en deux les rochers de la Pène et poursuivait son chemin vers le sud à travers le marais. C’était la seule route utilisable tout au long de l’année. Même son père ne l’avait jamais vue inondée.

 

Basile scruta le va-et-vient des charrettes, des cavaliers et des gens à pied entrant et sortant sans difficulté de la forteresse. Ils y pénétraient par l’unique accès percé dans l’impressionnante muraille sous le regard acéré des hommes du guet. Son cœur se serra. Il ne connaissait de l’intérieur que la vision offerte par les grandes portes lors de leur ouverture : une rue étroite, bordée de bâtisses en pierre grise taillée dans les carrières voisines, surmontées d’un étage et chapeautées de toits de tuiles rondes. Cette image, mais rien de plus, car le passage se terminait par un coude dérobant le reste à sa vue. Seuls les bruits lui parvenaient. Là encore, il ne pouvait qu’imaginer les fêtes, les jeux, les chahuts nocturnes.

 

— Basile ! Basile !

 

L’appel de sa mère le fit pirouetter vers sa maison. En pierre et couverte de tuiles comme les habitats des environs, la petite bâtisse formait avec ses dépendances une cour fermée par une haie d’églantiers et un portillon fabriqué par son père à ses moments perdus. L’espace intérieur permettait à leurs animaux : poules, oies, pigeons, cochons, maudits comme eux, d’évoluer sans risque d’être tués par les villageois s’ils s’échappaient et se mélangeaient à d’autres basses-cours, les rendant alors indignes d’être mangés. Même leurs bêtes étaient touchées par l’infamie dont ils faisaient l’objet.

 

À l’écart, un puits et un four à pain attestaient d’une certaine aisance, mais ce n’était qu’une illusion. Ils devaient ce privilège au fait que personne n’aurait accepté d’utiliser un four ayant servi à cuire leur pain ou de boire à la même source qu’eux. C’était simple, ils ne pouvaient rien toucher qui puisse ensuite se trouver entre les mains d’autrui. Une montée de bile lui brûla la gorge. Une question l’envahit, faisant bourdonner ses oreilles. C’était toujours la même : pourquoi ?

 

La peur dans les yeux de sa mère quand il s’était décidé à lui demander des explications et l’avait menacée de s’adresser à son père, devant son manque d’empressement à lui répondre, l’avait dissuadé d’aller plus loin.

 

Les protestations en provenance de la maison devinrent pressantes. Basile passa des doigts brunis par le soleil dans ses cheveux noir corbeau pour en retirer les brins d’herbe, épousseta ses chausses et sa tunique avant de redescendre du massif rocheux. Une bouffée d’amour le submergea devant le spectacle offert par la femme menue et fragile qui tournoyait sur elle-même au milieu de la cour, sa longue tresse blonde parsemée de fils blancs volant dans les airs. Aux prises avec les volatiles avides de leur pitance quotidienne, elle tentait de s’imposer sans grand succès.

 

Basile se précipita pour l’aider. Quand il se trouva à ses côtés, Héloïse planta son regard noisette dans ses yeux gris et l’apostropha :

 

— Qu’est-ce qu’il te prend ces derniers temps ? Pourquoi te caches-tu ainsi de ton père ?

 

Comment lui expliquer sa crainte d’affronter ce qui l’attendait de l’autre côté des rochers ? Savait-il lui-même ce qui lui faisait le plus peur ? Être agressé par la haine des paysans, ou mettre en application les gestes du métier auquel la vie le destinait ?

 

— J’avais envie de profiter d’une journée en plein air, bougonna-t-il.

 

— Trois jours de suite ?

 

— Oui.

 

— Tu ne pouvais pas en parler à ton père, au lieu de t’esquiver ainsi ?

 

— Pour l’entendre refuser !

 

— Puisque tu en étais si sûr, tu aurais dû respecter sa volonté et ne pas te sauver, le rabroua sa mère. Il est ton maître d’apprentissage. Tu ne peux pas en faire qu’à ta tête et le laisser seul à la vue de tous. Que vont penser nos voisins ?

 

En terminant de creuser des sillons pour les plantations d’été, Basile fit un gros effort pour rester calme et ne pas répondre, mais il échoua.

 

— Quels voisins, mère ? Ne voyez-vous pas la manière dont ils nous traitent ? Quoi que nous fassions, ils nous ont déjà condamnés et exclus de leur société ! Alors pourquoi devrais-je m’infliger, jour après jour, la vision de leur bêtise, de leur mesquinerie.

 

— Qu’est-ce qui te permet à toi de les juger ?

 

Appuyée contre la clôture du potager que Basile venait de redresser, Héloïse essuya du dos de la main la sueur qui perlait à son front et plongea son regard dans le sien. Le soleil s’abaissait vers l’horizon et créait un contre-jour qui découpait sa silhouette menue et l’auréolait de feu. Suffocant d’indignation, Basile s’exclama :

 

— Je ne les juge pas. Je constate simplement qu’ils sont plus proches des bêtes de somme que moi. Ils ne savent ni lire ni écrire. Ils comptent laborieusement sur leurs doigts et je suis sûr que deux fois sur trois, ils se trompent. Ils grattent la terre du matin au soir. À part gagner leur maigre pain quotidien, que font-ils pour le bien de tous ? Rien !

 

Pris par son discours, Basile faillit ne pas entendre le murmure de sa mère quand celle-ci lui jeta un coup d’œil peiné avant de s’éloigner les bras chargés d’herbes aromatiques, de salade et de radis pour préparer le repas du soir.

 

— Ils me ressemblent beaucoup, si on y regarde de près.

 

— Ne dites pas ça ! Nous sommes bien plus élevés qu’eux dans l’échelle sociale. Je l’ai compris quand j'ai lu la charge ministérielle que le comte Barral[5] a accordée à grand-père. Père œuvre pour le bien-être de tous. Sans lui, cette région serait beaucoup moins sûre.

 

Héloïse passa l’angle de la maison et déclencha les cris de la basse-cour ce qui interdit toute poursuite de la discussion. Contrarié, Basile rangea la houe[6] dont il s’était servi pour aider sa mère en marmonnant pour lui-même qu’il avait raison, ils leur étaient supérieurs. La charge dont ils étaient les dépositaires aurait dû faire d’eux des notables de la forteresse. Alors ! Pourquoi ses parents acceptaient-ils cette situation sans rien dire ? Pourquoi son père ne demandait-il pas au seigneur des Baux de rétablir la justice ? Il ne se plaignait jamais et Basile n’y comprenait rien. Le plus simple aurait été de lui poser la question, mais il n’avait jamais osé déranger cet homme taciturne qui passait son temps libre à travailler le bois.

 

Il se dirigea vers le puits, y plongea un seau émaillé et en remonta de quoi se laver les mains. Après s’être aspergé le visage pour se rafraîchir, il vida à plusieurs reprises de l’eau sur ses pieds gris de poussière pour les nettoyer.

 

Les grillons avaient cessé de chanter. Un frisson d’anxiété parcourut Basile alors qu’il traversait la cour. Il l’attribua à la fraîcheur du mistral sur ses bras nus. Pourtant, la boule d’inquiétude qui creusait petit à petit son estomac lui envoyait un autre message. Elle le prévenait du prochain retour de son père. Basile secoua sa grande carcasse pour chasser son angoisse à l’idée de la confrontation à venir et d’un pas décidé se dirigea vers la porte d'entrée.

 

Une bonne odeur de sauge et de romarin lui titilla les narines et lui mit l’eau à la bouche avant même qu’il ait franchi l’angle de la maison. Une fois dans la cour, il s’assit sur un billot de bois et observa sa mère occupée à faire bouillir des pois sur un feu allumé dans le foyer construit à l’extérieur. Cette précaution minimisait les risques d’incendie et évitait de chauffer inutilement l’unique pièce de leur logis lors des grosses chaleurs. Héloïse lui tournait le dos, indifférente à sa présence. Il se demandait comment engager à nouveau la conversation et cherchait la meilleure approche pour s’excuser quand sa mère le devança et lui lança sans même le regarder :

 

— Ou tu t’expliques avec ton père ou je lui indique où te trouver !

 

N’en croyant pas ses oreilles, Basile se figea. Un petit rire s’égrena dans l’obscurité naissante de cette fin de journée. Sa mère se retourna et reprit d’un ton faussement indigné :

 

— Comme si je ne savais pas où tu te rends quand tu disparais des heures ! Tu te caches au même endroit depuis que tu as six ans. Qui serais-je si j'avais laissé mon enfant, seul, sans m'être assurée qu’il ne risquait rien ?

 

Il la regarda bouche bée. Elle attendit qu’il parle, mais comme rien ne venait, elle poursuivit :

 

— La première fois que tu t’es faufilé en douce en nous croyant endormis, tu étais si jeune. La veille, de mauvaises gens nous avaient jeté de la boue. Cela t’avait énormément perturbé. Je me souviens que tu n’avais pas cessé de tourner sur toi-même en bégayant des paroles incompréhensibles dans ton sommeil. Ta nuit avait été très agitée. Alors je t’ai suivi.

 

— Ce n’est pas possible. Je vous aurais entendue.

 

Basile avait failli dire sentie, mais il s’était retenu à temps.

 

— C’était il y a dix ans, j’étais encore agile et jeune à l’époque. Il m’a suffi d’aller pieds nus et de te pister à distance. Je l’ai fait ensuite à plusieurs reprises, mais je suis toujours restée à l’écart. Tu longeais les marais. Même si je t’avais appris à te débrouiller dans l’eau, je ne pouvais pas te laisser sans surveillance.

 

— J’ai bien failli tomber dedans d’ailleurs, marmonna Basile.

 

Il se remémora la façon dont il s’était faufilé dans une roselière[7], attiré par le coassement d’une petite grenouille. Quand le batracien avait bondi, Basile avait sursauté et dans un mouvement brusque, il avait cherché à se rattraper aux roseaux qui s’étaient affaissés sous son poids. À sa grande surprise, au lieu de chuter dans l’eau comme il l’avait craint, il s’était retrouvé sur un îlot, invisible pour qui se trouvait de l’autre côté du mur de végétation.

 

— J’ai eu très peur quand j’ai réalisé que tu avais disparu, reconnut sa mère. Heureusement, j’ai entendu tes jurons.

 

Basile rougit.

 

— Quand tu es ressorti du bosquet, je t’ai laissé t’éloigner et j’y ai pénétré à mon tour. Je n’imaginais pas qu’il puisse y avoir ainsi des coins de terre ferme dans le marais. Je le pensais couvert de touradons. Ces touffes d’herbes et de joncs dont les racines s’entremêlent et forment un socle qui semble flotter sur l’eau, précisa-t-elle devant son froncement de sourcils face à ce mot entendu pour la première fois.

 

— Père n’en a jamais rien su ?

 

— Non, c’était notre secret… qui n’en sera peut-être plus un demain si tu es encore parti. C’est à toi de décider.

 

— Je ne fuirai plus, promis.

 

Au regard tendre de sa mère, Basile comprit qu’il était pardonné de ses paroles malheureuses. Il lui rendit son sourire et entra dans la maison. Aucun souffle de vent ne passait par l’unique fenêtre fermée par un volet de bois pour empêcher la pièce de devenir une étuve. Une fois habitué à la pénombre, il ôta le panneau, le posa au sol, apprécia la brise qui frôla son visage et se dirigea vers le mur du fond sur lequel étaient appuyés deux tréteaux et une grande planche. Il s’en saisit afin de dresser la table. Sa mère entra à son tour et attendit qu’il ait terminé pour y placer du pain, du lard, une cruche d’eau mélangée de vin et une poignée d'oignons du jardin, sans cesser de surveiller la route par la porte ouverte.

 

D’un regard circulaire, Basile chercha le petit banc façonné par son père. Il le découvrit dissimulé derrière la panière où s’entassait le linge à recoudre. D’un bras, il le récupéra pour Héloïse et de l’autre, il poussa le gros coffre en bois contenant les ustensiles de cuisine sur lequel Gauvin avait l’habitude de s’asseoir pour manger.

 

Avachi sur un ballot de paille, en attente du repas, Basile jouait du bout du pied avec une tige échappée des brassées de joncs jetés au sol. Parsemées de lavande, elles libéraient un arôme subtil lorsqu’on les foulait.

 

Son esprit dérivait, proche de la somnolence, quand une lourdeur dans les jambes le fit grimacer. Une fatigue soudaine et une raideur dans le dos l’empêchèrent de se redresser et lui arrachèrent un cri. Cela recommençait !

 

Cet épuisement ne le concernait pas. Son propre corps était vigoureux et en pleine forme. Il n’eut pas le temps de s’attarder sur ce problème. Un élancement de migraine le prit au dépourvu. La lassitude de son père venait de l’investir par traîtrise, l’avertissant par là même de son approche. Son étonnement face à l’incongruité d’un tel sentiment de la part de l’homme fort de la maison fut si puissant qu’il rejeta sans ménagement l’intrus de sa tête.

 

Par la porte, il aperçut une silhouette massive se découper sur l’orangé du soleil cerné du noir de la nuit qui envahissait le ciel. Son père remontait le chemin les bras ballants, les manches relevées haut sur ses bras musculeux, indifférent à la brusque tombée de température. Ses épaules basses et son pas traînant embrasèrent les joues de Basile d'une honte qui cette fois-ci était bien sienne. Il ne reconnaissait pas en cet homme abattu celui qui lui disait de toujours garder la tête haute.

 

Une lourdeur pesa sur le cœur de Basile. Malgré la distance, il décela la présence d’un sentiment inhabituel dans la démarche fatiguée de son père. Que se passait-il ? Gauvin entra à ce moment-là. Ce qui, juste avant, n’était que suggéré prit de l’ampleur quand leurs regards se croisèrent. Cela dura un instant fugace, à peine quelques battements de cils, mais ce fut suffisant.

 

La solitude de l’adulte frappa Basile à l’estomac. Une pointe de souffrance le força en réaction à contracter ses muscles abdominaux. Son dos se voûta dans une vaine tentative pour amortir le choc. Le souffle coupé, il réalisa combien Gauvin était déçu de son refus de le suivre. Combien sa désertion l’avait affecté. Ses yeux cernés, ses joues creusées le mortifièrent.

 

— Approche, mon garçon.

 

Dans le silence, percé seulement du crépitement des flammes dans la cheminée extérieure, père et fils se firent face. Basile croisa les bras sur sa poitrine dans un geste de défense.

 

— As-tu honte de moi ?

 

La question le désarçonna. Surpris, il ouvrit la bouche pour nier, mais n’en eut pas le temps.

 

— Es-tu comme ces gens ?

 

Basile ne sut que répondre. Même si son père restait pour lui un homme secret et peu expansif, il n’éprouvait aucun dégoût envers lui. Il allait le lui dire quand le sentiment perçu un instant plus tôt revint le frôler. Il se concentra et reconnut la colère de l’adulte omniprésente, prête à ressurgir, mais ne se laissa pas distraire par son manège. Ce n’était pas elle qui l’intéressait. Il la côtoyait depuis plusieurs jours et la connaissait bien. Elle se trouvait là contre sa volonté. Il sentait sa résistance, son envie de s’évaporer. Son père se forçait, il la maintenait entre eux comme un paravent. Pour cacher quoi ?

 

Tandis que Gauvin tentait de le convaincre de la nécessité de préparer son avenir, de montrer un front soudé à la population, Basile ne l’écoutait plus. De plus en plus curieux de démasquer ce qui se dissimulait, il régula sa respiration, dénoua ses muscles, chercha à se détendre. Puis, lentement, il ménagea une minuscule ouverture dans la barrière qui protégeait son esprit.

 

Les émotions de Gauvin l’entourèrent. Elles se pressèrent contre lui. Il se ferma aux sentiments trop familiers, se moqua de la faim, contourna l’énervement, ignora la fatigue… Il devait atteindre ce qui se trouvait derrière. C’était si dissimulé, si tenu secret qu’il faillit ne pas le détecter et passer à côté.

 

Soudain, son cœur se serra. Des larmes perlèrent à ses yeux. Il se sentit minuscule, écrasé, entouré de hautes murailles impossibles à franchir. Son souffle devint sanglot. Pourquoi cette envie de pleurer venant de son père ? Malmené par ces sentiments qu’il ne comprenait pas, le corps de Basile se contracta. Il refusait de prendre à son compte le poids qui pesait sur les épaules de Gauvin. Basile résista, imposa sa volonté. Il voulait se laisser envahir pour démasquer ce qui se cachait.

 

— Me vois-tu comme un monstre ?

 

Ce murmure, ces mots prononcés dans un souffle épuisé le firent trembler des pieds à la tête. L’émotion, diffuse jusque-là, se concentra. Elle explosa en lui, brisa ses protections, se répandit en balayant tout sur son passage et faillit le submerger. Stupéfait, Basile ressentit non pas un, mais plusieurs sentiments. L’impuissance, l’humiliation, la honte étaient amalgamées en un noyau solide, soudées par la peine ; une peine immense qui plongeait ses racines au plus profond de son père.

 

La révélation de la façon dont ce dernier se voyait à travers son fils fut trop forte pour Basile. Il se redressa en criant :

 

— Je ne suis pas comme eux !

 

Avant de rajouter dans un murmure :

 

— Mais je ne suis pas comme vous non plus.

 

Le coup d’œil que lui lança Gauvin le surprit. Il paraissait sur ses gardes, attendant la suite. Basile pensa avoir rêvé quand le regard de son père redevint douloureux. Il reprit :

 

— Je n’arrive pas à accepter cette situation. Je refuse d’imposer à mon tour cette vie à ma femme et mes enfants, si jamais j’en ai un jour.

 

— Je ne suis pas responsable de ce que nous vivons. Tu le sais très bien. C’est inutile de se battre contre le vent. Quoi que tu en penses, tu ne pourras rien y changer.

 

La charge d’exécuteur, transmise de père en fils par la force de l’opprobre public, était leur fardeau depuis que son grand-père, cathare repenti, l’avait acceptée plutôt que d’être condamné à mort comme hérétique et fuyard. À son décès, Gauvin lui avait succédé et Basile n’aurait pas d’autre choix que de faire de même. Il le savait, mais ne put s’empêcher de demander d’un ton suppliant :

 

— Ne pourrais-je pas faire autre chose ?

 

— Quoi donc ? Connais-tu un artisan qui t'accueillera comme apprenti ?

 

— Je pourrais partir loin, osa-t-il, commencer une vie ailleurs.

 

— Et nous abandonner. Que deviendrons-nous quand le temps sera venu où je ne pourrais plus assumer ma charge ? Cette maison nous sera reprise. Y as-tu pensé ? Ta mère et moi serons jetés dehors, contraints d’errer sur les routes en sachant que tous dans les environs seront prévenus et nous éviterons comme la peste. Sans recevoir d’aide, sans manger à notre faim, sans accès aux puits combien de jours tiendrons-nous d’après toi ?

 

La vision de sa mère recroquevillée au pied d’un arbre tentant de dormir dans un châle usé jusqu’à la corde lui donna le vertige. Un frisson d’angoisse agita son corps d’un tremblement irrépressible. Gauvin attendait une réponse. Les yeux ancrés dans ceux de son père, Basile chercha une échappatoire, une amorce de solution puis, vaincu, il baissa le regard.

 

— Demain matin, tu viens avec moi, conclut Gauvin. Si tu n’es pas là, inutile de revenir. La porte sera close.

 

Basile serra les poings. Il observa son père attraper une épaisse tranche de pain de seigle légèrement évidée en son centre pour former un creux et la tendre à sa femme. La conversation était terminée. Héloïse remplit ce tranchoir de pois, d’un morceau de longe de porc et versa une louche de bouillon dans un bol de terre cuite qu’elle posa à côté.

 

Une vague de dépit balaya Basile. Une vérité s’imposa à lui : s’il ne réagissait pas, il finirait comme lui, renfermé et froid. Mais que faire ? Une envie de hurler serra sa gorge. Il dut se contenir pour ne pas tout casser. Les muscles au bord de la rupture à force de les contracter, il fixa le bout de viande dégoulinant de sauce qu’il écrasait nerveusement entre ses doigts, préférant ignorer la larme qui coulait le long de la joue de sa mère. Même la souffrance de cette dernière ne put percer le bouclier de rage qui l’entourait.

 

Perdus dans leurs sombres pensées, père et fils mangèrent en silence. La légère brise passant par la porte ouverte sur la nuit refoula vers eux la fumée des braises qui finissaient de se consumer dans le foyer extérieur. La chandelle de suif grésilla. Gauvin repoussa le coffre sur lequel il était assis et sortit pour satisfaire un besoin naturel avant de se coucher.

 

L’impatience de sa mère environna Basile. Héloïse attendait qu’il exprime son désarroi, qu'il lui parle, mais il n'y réussit pas. Les mots se bloquèrent dans sa gorge. Il ne savait pas comment lui expliquer ce qu’il lui arrivait depuis des semaines, comment lui dire qu’il percevait les sentiments des autres sans passer pour un fou ou pire un suppôt de Satan.

 

Quand Gauvin rentra et fit retomber la lourde barre de bois pour laisser au-dehors ce qui traînait dans le noir, Basile se leva. Il attrapa sa paillasse dans le coin où elle était rangée, la jeta le plus loin possible de l’endroit où ses parents installaient habituellement la leur, et se coucha en leur montrant son dos.

 

Sourd à tout, il ferma les yeux espérant trouver l’oubli dans le sommeil et y gagner quelques heures de répit, mais l’énervement l’empêcha d’atteindre son but. Des heures plus tard, rythmé par les ronflements paternels, il s’endormit sur une certitude : puisqu’il ne pouvait échapper à l’avenir écrit par ses ancêtres, il ferait comme eux, mais à leur inverse, il ne finirait pas dans un village perdu dans la campagne. Il irait en ville, s’imposerait et exigerait le respect de tous. Par la loi s’il le fallait ! Il officierait pour les plus grands et personne ne viendrait lui en faire reproche. Il forcerait les autres à accepter leur part de responsabilité dans l’acte qu’il devrait commettre pour les satisfaire.

 

Sa décision était prise. Il deviendrait le meilleur exécuteur de la haute justice de son époque. Suffisamment craint pour que personne n’ose utiliser l’appellation injurieuse de bourreau pour le désigner.

 

 

 



[1] Environ 50 mètres

[2] Mois         

[3] Village fortifié

[4] Aujourd’hui : aux environs de Paradou

[5] Barral 1er seigneur des Baux (1217 – 1270)

[6] Instrument de fer, large et recourbé, à manche de bois, avec lequel on laboure la terre.

[7] Lieu où poussent des roseaux